lundi 24 décembre 2012

Chez Roméo


Roméo et sa famille se sont établis là il y a trois mois. C'est un gaillard, épais comme un bûcheron. C'est un homme doux et fin comme le musicien qu'il est. Il a construit de ses propres mains trois baraques qui, côte à côte, font face à la Nationale 7. Aujourd'hui ont défilé d'innombrables vacanciers élancés vers quelques rassemblements familiaux. Lui et sa famille sont demeurés là, sans prêter grande attention aux vrombissements des cohortes.

Avec son mari et ses cinq enfants, vit ici Ekaterina, soeur de Roméo. Son sourire est délicat, ses gestes légers. Elle traverse sa petite baraque telle une danseuse, et attrape en bout de scène la tasse de café qu'elle s'empresse de nous offrir.

Roméo vit avec sa femme et ses parents dans la baraque d'à côté. Leur poêle a fonctionné toute la journée, et la chaleur est ici torride. Ils sont réunis autour d'on ne sait quelle discussion, comme écrasés par le sujet. On entre, ils s'animent, se lèvent presque tous pour nous céder un fauteuil. On commence à parler, et la discussion menace de ne jamais finir tant ils paraissent avides de nos paroles. 

La troisième baraque de ce petit ensemble précaire est habitée par les deux soeurs de Roméo, d'une trentaine d'années chacune. Elles sont constamment sous la surveillance de la mère jamais bien éloignée de ce nid particulier. C'est que les deux soeurs sont lourdement handicapées, autistes sans doute l'une comme l'autre. L'une d'entre elles cumule un handicap moteur l'empêchant de faire trois pas. Ce Noël en fut vraiment un : avec le concours de deux riverains, nous avons récupéré à Evry, auprès de l'Association des Paralysés de France, un fauteuil roulant. Elle a tapé dans ses mains en le voyant. Le grand père, heureux aux larmes, m'a offert un verre d'un alcool sans nom, imbuvable. Je l'ai bu quand même.

Ce matin Célia est venue finir la mise en route des toilettes sèches qui leurs sont attribuées : deux pour 11 personnes. C'est vraiment pas grand chose. Mais c'est énorme, tant et si bien que Célia risque de devoir boire un verre à son tour, un jour prochain, pour fêter ça avec le grand-père dont le sourire édenté égaye, malgré tout, un visage rayé par mille rides profondes de fatigue, de lassitude, de détresse. Peut-être qu'à la force de ce petit travail de fourmis qui est le nôtre, prenant soin des espaces et des hommes, quelques rides s'adouciront, quelques lueurs dans ce visage sec et sombre viendront à éclore. A l'instar de ces guirlandes que Roméo a accrochées sur la façade de ces trois petites baraques donnant sur la Nationale 7 pour communier, à sa manière, avec les vacanciers de Noël. 


Chez Roméo, 24 décembre 2012

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